I started this project in the summer of 2015, just before starting the school of photography in Vevey. Despite I consider this project as finished, the struggle of these people is far to be over, I still bounce in some of these “brothers” when I’m back in my home town, today in 2019.

Si je veux raconter cette histoire, c’est avant tout pour que l’on comprenne à quel point il est précieux de pouvoir passer de quelques heures de sécurité à quelques mois de tranquillité, même relative. Il y a définitivement des nuances dans la précarité.


Un groupe d’Africains vers l’entrée. Des sourires. “Hi man!”, “What’s up?”, “Fine”, un rituel bien en place. Je dis rapidement bonjour à mes amis suisses, si je les croise, parce qu’il n’y a désormais plus d’urgence à être là en tant que Suisse, puis, par habitude je descends à la cuisine voir qui occupe les lieux. Quelques visages familiers, mais je suis loin de tous les reconnaître, tout est en perpétuel mouvement. A la cuisine il y a presque toujours au moins deux personnes qui jouent aux dames, souvent entourées par quelques autres, qui sont là à regarder la partie et qui ne se gênent pas pour commenter et se disputer sur ce qu’il aurait fallu ou ce qu’il faudrait jouer.

Enfin, tout cela, c’est aujourd’hui. Une bataille a été gagnée, et même si les incertitudes demeurent douloureuses, l’hiver se passera dans ces halles industrielles désaffectées, mais bien chauffées, avec une grande cuisine où quelques jeux sont posés sur une étagère comme des trophées. Les heures se dilatent, les doigts sortent des poches, ils ont désormais des pions à déplacer.

Il n’en a pas toujours été ainsi et le droit de rester dans cet abri a été gagné après tant de mouvements sur l’échiquier politique de la ville, tant de nuits blanches et de discussions avec les premiers concernés. Car cette histoire, c’est surtout celle d’un collectif : social, artistique, politique ou d’habitation, mais résolument visible, allant à la rencontre d’une autre sorte de collectif, celui-là beaucoup plus dissimulé et furtif : d’ethnie, de milieu social, de nécessité.

Voilà pour le côté face. Ces frères de circonstance ont tous leurs histoires, leurs espoirs, leurs êtres aimés à distance, atteignables, à peine, via la petite fenêtre lumineuse de leur téléphone portable. C’est sans conteste leur seule mais précieuse possession, le reste n’a plus vraiment d’importance. Le téléphone est l’élément liant le passé et l’avenir, le souvenir des êtres chers d’hier et l’organisation avec ceux qu’ils fréquentent aujourd’hui.


Lausanne, fin mai 2016 : les beaux jours reviennent, les gens se retrouvent dans les parcs pour en profiter. Quant à la situation pour ce groupe de migrants, elle s’enlise, se crispe. A la mi-mars, suite à l’arrêt de l’expérience Heineken, du nom donné aux locaux industriels vides ayant servi à loger les migrants dans une légalité relative, ceux-ci se sont regroupés à nouveau dans le jardin du Sleep-In, où tout a commencé l’été passé. A défaut d’autre chose, ce mardi 24 mai, les pouvoirs en place montrent les muscles avec un ordre d’expulsion. Nous sommes le 26 mai, on peut lire ceci sur leur page facebook : “Tous le monde a bougé du jardin en larges groupes et attendent qu’il y ait du soutien pour revenir”...